Noyer le poisson [Final]

Perdu dans la foule des rues d’Equinoxe, le Béryl Rouge était de ces endroits que l’on ne remarque pas, et sur lesquels on ne tombe pas par hasard. L’enseigne était tout aussi discrète que la devanture du vieux bistrot et sa localisation même le prédestinait à l’oubli, du moins en apparence: les vieux loups de mer du Culte venaient s’y échouer au gré des marées, et l’endroit regorgeait de tout ce qui se faisait de bizarre chez le Trident: hybrides, espions, mutants et prêtres Polaris avaient coutume de peupler cet endroit atypique. On y servait un molaï infecte et un alcool frelaté au gout d’huile de moteur, mais le bar avait su séduire les éminences de l’ombre de la cité trouble, et une sorte de règle tacite régnait en ces lieux : tout ce qui se passe au Béryl Rouge ne sort pas du Béryl Rouge. C’était le lieu de prédilection des membres du G.S.I. en séjour sur Equinoxe.

Et donc de par sa nature d’hybride, mon vieux maitre de thèse avait coutume de fréquenter l’établissement, ou plutôt devrais-je dire qu’il refusait catégoriquement de fréquenter tout autre endroit même de plus grand standing. Très logiquement, je m’y étais retrouvé assez régulièrement durant mes années d’études en sa compagnie, discutant allègrement de tout et de rien avec certains indigènes hauts en couleur. Et ce soir là, la discussion en était arrivée je ne sais comment sur les énigmatiques ennemis du culte, les membres du Soleil Noir. Mes interlocuteurs formaient un duo des plus étranges : deux femmes hybrides, l’une géno-hybride, l’autre hybride naturelle, qui portaient toutes les deux le diadème dénotant de leurs capacités mystiques, et qui semblaient étrangement complices. La première était Capitaine au G.S.I. et la seconde experte en Océanographie pour le Culte, et elle semblait particulièrement passionnée par le débat.

« Il faut tout de même reconnaitre, disait-elle, que l’humanité telle qu’elle existe aujourd’hui, n’a pas sa place sous les océans. Elle n’a simplement rien à y faire. Nous ne sommes que des gouttes d’eau, et c’est simplement parce qu’Il nous tolère que nous pouvons y vivre. Ce que fait le Culte, c’est simplement faire prendre conscience aux gens de cet état de fait, et d’essayer de leur apprendre à se montrer humbles et respectueux devant l’immensité pélagique. Accepter son statut de goutte d’eau, en quelque sorte. »

J’écoutais son discours avec attention. Sa compagne du G.S.I., en revanche, affichait un sourire amusé, comme si ce n’était pas la première fois qu’elle entendait cet argumentaire.

« Si vous me posez la question, je ne cautionne pas les agissement du Soleil Noir, mais je pense honnêtement qu’ils sont parfois dans le vrai. On ne changera jamais l’Hégémonie avec des beaux discours, et lui rappeler la présence de l’océan de temps en temps ne lui fait pas de mal.

– Si ce n’est les vies innocentes que le Soleil noir fauche au passage, rétorquais-je.

– Bien sûr. Ce sont des terroristes, et on ne peut pas cautionner une telle chose. Mais lorsque vous passez dix ans à constater les exactions de l’Hégémonie contre l’océan sans pouvoir rien y faire, parfois, on comprend les motivations du camp de l’Autre.

– Sauf que si je puis me permettre, avais-je ajouté, ce n’est pas à la goutte d’eau, comme vous dites, d’imposer le point de vue de l’Océan, non ?

– Exactement. C’est la raison pour laquelle le Culte est ce qu’il est. Il se refuse de parler au nom de l’Océan, même si nous autres Polaris avons un lien privilégié avec lui. Le Soleil Noir, lui, s’estime en être la parole et le bras armé, et c’est là qu’il se trompe. Pour reprendre ma métaphore, le Soleil Noir pense qu’il est l’Océan, et le Culte se sait goutte d’eau.  »

Je me tournais vers sa compagne Géno-hybride, qui écoutait en silence.

« Et vous, qu’est ce que vous en pensez ?

-Ce que j’en pense, moi ? Et bien, je crois que les gouttes d’eau ont les mêmes passions que les Océans, avait-elle conclu en souriant. »

Gradstein ne se fit malheureusement pas attendre. Il se présenta quelques minutes plus tard devant la porte éventrée par le chalumeau du Major Tourkarht avec un sourire fatigué et un regard plein de lassitude. Je l’interpellai immédiatement.

« N’avancez plus, Samuel, ou mon camarade techno-hybride se jettera sur vous. Je suis sûr qu’il n’aura pas les mêmes états d’âmes que moi. »

C’est fou comme il est infiniment plus facile de menacer quelqu’un pour le compte d’autrui que pour soi-même. Surtout quand le « autrui » en question est un monstre de 150 kilos. Gradstein dut percevoir ce surplus, presque héroïque, de conviction dans ma voix, puisqu’il hésita à franchir le seuil de la porte. Gagner du temps, c’était l’objectif prioritaire. Commandant, Lieutenant, dépêchez vous.

« Gradstein, pourquoi vous faites ça ? Le Soleil Noir et le Culte du Trident ont les mêmes objectifs. Pourquoi vous en prendre aux hommes du G.S.I. ? »

Il soupira profondément avant de répondre.

« Vraiment ? C’est tout ce que vous avez trouvé pour gagner du temps ? Le discours sur les dogmes ?  »

Raté. On repassera pour le gain de temps.

« Je n’ai pas peur de votre monstre, poursuivit-il, et je sais que vous n’ouvrirez pas le feu, ajouta-t-il en franchissant la porte. Maintenant, utilisez votre don sur moi.

– Vous ne pouvez pas levez la main sur moi non plus. Nous sommes bloqués, c’est bien ça ?  »

Tout en parlant, je concentrais mes facultés mentales sur l’esprit de mon monstrueux compagnon d’infortune.

« N’attaque pas encore, tu comprends ? Il faut gagner du temps jusqu’à ce que les autres arrivent. »

Il comprenait, oui, et même très bien. Je sentis son esprit se mettre en quête de quelque chose … Il cherchait lui aussi à faire diversion. Très bien.

Lorsque tout à coup, il eut comme un flash. Pile dans mon œil. Je n’eus pas le temps de comprendre sur le moment, Gradstein poursuivant de plus belle:

« Etan. Je ne vais pas chercher à vous convaincre plus longtemps, ma patience a des limites. Je perçois votre pitoyable communication mentale avec le techno-hybride. Vos facultés sont tellement amoindries que vous hurlez mentalement pour parvenir à vous faire entendre. »

Allons bon, il était bel et bien télépathe. On s’en doutait, vu la manière dont il avait pu se dissimuler à moi, mais le voir confirmer n’allait pas faciliter les choses.

Un deuxième flash me fit cligner de l’œil. Je tournais la tête, ébloui, la main vers la source de lumière pour me protéger les yeux, cherchant à en déterminer l’origine. Je fis un pas en arrière, pour essayer d’identifier la source de la lumière.

Et j’aperçus, à travers la verrière, Zaiten et Jenkins, collés à la paroi, essayant d’attirer mon attention de manière discrète. Le commandant me dévisagea d’un air consterné, une torche à la main. Je vis très nettement Jenkins se couvrir le visage de sa paume de main pendant un bref instant. Il portait le chalumeau de Tourkahrt et il était prêt à découper la vitre comme convenu… mais dans l’eau, de l’autre coté, caché contre la paroi pour que…

Gradstein avança jusqu’à moi pour voir ce qui avait attiré mon regard, en ignorant mon techno-hybride qui resta immobile.

« Le Commandant et le Lieutenant, en voilà une surprise ironisa-t-il. »

… pour que le docteur ne les remarque pas, c’était bien ça. Par mon attitude, j’avais désigné au Docteur la présence de mes deux complices. Je me collerais des baffes, tiens.

« Ils tombent a pics. Je n’aime pas arriver a de telles extrémités, Etan, mais vous ne me laissait pas le choix. »

Il tendit aussitôt la main et Jenkins porta immédiatement les siennes à ses tempes, le visage crispé par la douleur.

« SAMUEL ARRÊTEZ !

– VOTRE POMMADE ETAN ! JE N’ARRÊTERAI PAS SI VOUS NE ME LA DONNEZ PAS »

J’étais désemparé devant la situation. Je ne savais plus quoi faire.

« Très bien, j’improvise.  »

Avant même que je ne puisse réaliser à qui appartenait cette voix, le techno hybride avait bondi et c’était emparé de la tête de Gradstein à pleine main, et l’avait précipité contre la verrière. Miraculeusement, ce dernier parvint à amortir le choc de son épaule, protégeant ainsi son crâne d’une lésion fatale. Il contre-attaqua malheureusement aussitôt, brandissant sa main vers le monstre comme on brandit un bouclier.

Et comme dans le hangar, le temps sembla disparaitre.

Je ne pus distinguer précisément ce qui se passa alors. Quelques scènes de combat entre Gradstein et le techno-hybride, entrecoupées, mélangées, sans aucune cohérence. Le docteur semblait glisser à travers la pièce, sans que son adversaire ne puisse réagir. Je le vis esquiver un coup de poing du monstre, comme si ce dernier frappait au ralenti une cible rapide comme l’éclair. Le chant des baleines bourdonnait dans mes oreilles sans que je ne puisse en comprendre l’origine. J’aurais voulu agir, me précipiter au secours de mon allié de fortune mais mes mouvements étaient incroyablement lents, erratique. Je ne pouvais que contempler le combat devant moi. Gradstein qui s’était saisi d’un grand couteau de plongé et qui tailladait sans aucune émotion le visage bestial de l’Hégémonien. Des lueurs bleutées dansaient devant mes yeux, entremêlées d’effusions de sang écarlates venant du corps de mon compagnon.

Il y eu tout à coup comme un arrêt sur image, où les choses cessèrent de ce mouvoir.

Et puis un bruit sourd.

Et puis plus rien.

Le corps de mon complice gisait au sol. Le chaos ambiant estompé. Et Gradstein, maculé de sang, le couteau à la main, me fixant droit devant lui d’un regard vide.

« Le prochain… sera Jenkins.  »

Il serrait les dents en parlant. Il semblait à la fois en colère et comme accablé par l’effort mental. La force Polaris se rappelait à son corps, qui chancelait sous l’assaut, à l’intérieur, même si la façade restait de marbre. Enfin, sérieusement fissuré, le marbre. Il fit volte face, fixant la verrière de son regard éteint, plein de lassitude. Il rangea son couteau à sa ceinture, et il leva la main une nouvelle fois. Le chant des baleines reprit de plus belle.

Je ne pouvais pas me résoudre à perdre Jenkins. Et j’étais totalement impuissant. Je me mis à hurler à plein poumons.

« TRÈS BIEN ! JE VAIS LE FAIRE ! ARRÊTEZ !  »

Mes mots résonnèrent dans la pièce comme dans une immense grotte. Gradstein apparut devant moi, à quelques centimètres de mon visage, alors que les lueurs bleues dansaient de plus belle.

« Allez-y. Activez votre pommade, chuchota-t-il le visage crispé. J’en ai encore plein le corps. »

Je fermai les yeux. Après tout, qu’elle importance qu’il s’enfuit, si mes camarades s’en tiraient ? Du sang perla de nouveau de mon nez. Je pris une profonde inspiration, et le monde s’éloigna, l’espace d’un instant.

Les silhouettes familières de mon astral planctonique m’envahirent. Les grandes loges sphériques de ces petites bouées épineuses. Les formes fantomatiques des ptéropodes planants, colorés de milles teintes. Les silhouettes fusiformes des Chaetognathes aux crochets tranchants comme des rasoirs. Les enchevêtrements ronciers des radiolaires d’argents…

Je lançai mon appel, mais c’est une voix bien plus forte qui me répondit. Autour de moi, les formes se mirent à changer, à devenir plus grandes, plus larges, plus anciennes. L’Océan se transformait devant moi : il rajeunissait à vue d’œil. Mon esprit, entouré par les organismes marins, remontait le temps à la vitesse de la lumière. Les milliers d’années défilèrent alors que se transformaient les formes de vies, prises dans une danse grandiose où l’évolution et le temps se donnaient la main. Je sentis mon corps s’effondrer, loin, infiniment loin de moi…

Et je tiens à ajouter que ma modeste description minimise grandement le psychédélique de la chose. J’avais prévu que quelque chose comme ça arriverait, nous nagions en pleine préhistoire depuis le début de cette mission. Il était logique que le tout premier maillon de la chaîne de la vie, sur lequel je pouvais exercer mes capacités mentales, soit affecté par le même phénomène. Mais jamais je n’aurais pu imaginer une telle sensation, grisante, envoutante, déconcertante. Psychédélique. Une rave party marine à la sauce Polaris.

Le retour à la réalité n’en fut que plus brutal. Les sensations revinrent à l’unisson, comme liguées contre mon pauvre corps fatigué. La Force Polaris déchaînée par Gradstein avait cessé, mais sa voix tempêtait dans mes oreilles, alors qu’il me secouait frénétiquement. Je n’arrivais pas à ouvrir les yeux.

« REVENEZ A VOUS ETAN ET ARRÊTEZ CA TOUT DE SUITE !

– ah… il faudrait… savoir… ce que vous voulez, Samuel, ironisais-je. »

Mes paupières se décolèrent finalement, lourdes comme des écoutilles. Gradstein, devant moi, avait l’air plus qu’inquiet.

« ELLE EST GRANDE OUVERTE ETAN ! LA FAILLE, VOUS L’AVEZ OUVERTE ! »

– Je sais. Je m’en doutais bien, voyez-vous, lui répondis-je en savourant ma victoire. On va voir ce que votre brillant esprit cartésien va faire contre l’Océan des temps anciens. Là pour le coup, vous ne risquez plus de vous noyer, enfin, pas dans l’eau. »

J’étais assez fier de ma réponse même si, après coup, j’aurais préféré sortir une grande phrase de triomphe. Mais paradoxalement, Gradstein aussi, manifestement, sembla satisfait de ma réplique. Il me renvoya mon sourire au visage d’une voix sombre et cinglante, reprenant aussitôt son détachement habituel.

« Très bien ». Il me lâcha au passage, me laissant retomber sur le sol. « Mais je suis très curieux également de voir comment Zaiten et Jenkins vont gérer ce qui va sortir de cette faille, maintenant que VOUS l’avez ouverte.

– …

– J’attends avec impatience … les Dunkleosteus  »

Mon triomphe éphémère laissa place à un profond désarroi. Je n’avais pas du tout intégré le fait que Jenkins et le commandant étaient de l’autre côté de la vitre et donc potentiellement exposés aux affres de la faille. Et parlons-en, d’ailleurs, qu’est ce qu’ils foutaient derrière cette putain de verrière, tout les deux, hein ?

« Nous avons fait en sorte de vous rejoindre au plus vite, Mayr, m’avait raconté le commandant après coup. Et il y avait un SAS au niveau au-dessus, juste à côté de la barricade Hégémonienne. Alors nous l’avons pris.

– Et arrêtes de te torturer encore tu n’y pouvais rien, avait ajouté Jenkins. »

Putain… Je n’avais pas du tout pensé à mes deux camarades sur le moment. Mais ce qui était certain, c’était que Gradstein avait raison : à la grande loterie des espèces disparues, il y avait peu de chance pour que ce qui sorte de cette faille soit amical. Et bien malheureusement, le numéro gagnant surgit aussitôt sous nos yeux.

Du vortex béant, jaillirent deux immenses appendices massifs, articulés, et criblés de longues dents ciselées, incroyablement fines. Ils ressemblaient à des énormes queues de crevettes, comme prisonnières dans la bouche de l’animal, battant l’eau vigoureusement comme pour s’en échapper. Le reste de la bête suivit rapidement; les deux grandes antennes étaient soudées à la base d’une étrange gueule triangulaire, ressemblant à celle d’une langouste. La créature était une sorte de version chthonienne d’un morse, avec les étranges antennes à la place des dents montées sur une tête de homard, le tout perché sur un long corps plat ressemblant à celui d’une seiche, mais revêtu d’une carapace chitineuse.

Ça devait mesurer plus de 15 mètres de long, à vue de nez. Elle allait être à l’étroit dans la cavité…

« On dirait un de vos homards, Etan, ironisa Gradstein d’une voix désinvolte ».

Il fit demi tour nonchalamment, en ajoutant, sans me regarder :

« Ouverte ou non, cela ne change rien pour moi. J’ai eu ce que je voulais. Je vous laisse. Bonne chance avec votre Euryptère Géant.

– Ce n’est pas un Euryptère. C’est un Anomalocaride. C’est plus ancien. Beaucoup plus ancien. Ce sont les monstres des mers archaïques, au tout début de la vie. Plus de 520 millions d’années nous séparent.

– Ah. Et c’est dangereux ?

– Une des pires saloperies que l’Océan ait portée.  »

Il y eu comme un flottement, vous savez, comme quand deux personnes ne savent pas quoi se dire avant de se quitter. Flottement qui fut interrompu par un long craquement sonore.

Surpris, Gradstein se retourna, pour apercevoir de fines lézardes apparaître sur la verrière, avant de l’envahir de part en part. Je me mis à rire nerveusement. Il n’y avait pas que des créatures qui passaient par la faille. Il y avait également de l’eau, énormément d’eau. La verrière n’était pas conçue pour supporter une si grande pression. Il y eu un nouveau craquement et par réflexe, nous nous jetâmes par terre. La verrière céda aussitôt.

Les flots s’engouffrèrent alors dans la salle. Une alarme se déclencha, lointaine, et une voix métallique nous signifia qu’une brèche dans la structure venait d’être détectée, ce qui entrainerait la condamnation des coursives. Le contact avec le torrent me projeta contre le mur, comprimant mes côtes qui cédèrent sous l’impact. La douleur me fit chanceler mais le froid me tint éveillé. L’eau semblait froide, oui, mais pas glaciale – quelque soit l’endroit sur lequel donnait la faille, il y faisait bien plus chaud qu’ici. Au moins, je n’allais pas mourir d’hypothermie, ma combinaison était largement suffisante.

La joue écrasée contre la paroi, j’aperçus Gradstein non loin de moi, et sensiblement dans la même posture, plaqué par les trombes d’eau qui se déversaient dans la pièce. Le visage crispé par la douleur, il semblait lutter contre lui-même. Mon plan finissait par fonctionner; sous le stress et la contrainte, il n’allait pas pouvoir maintenir sa concentration longtemps. Et avec la faille ouverte à proximité, il ne faisait pas bon libérer la force de l’Océan sans contrôle.

Il fallait que je me sorte de là. L’eau m’arrivait déjà au menton, et elle continuait à se déverser dans la pièce rapidement, à travers l’ouverture béante de la verrière. Je pris une grande inspiration, et le regrettai immédiatement. Une douleur fulgurante me déchira la poitrine, provenant de mes côtes brisées. J’étais incapable d’inspirer correctement. Ça allait être pratique, tiens.

Avant de pouvoir réfléchir d’avantage, je me retrouvai immergé. Combien de temps allais-je pouvoir tenir ? Deux minutes tout au plus. Il y avait encore trop de courant pour que je puisse nager vers Zaiten et Jenkins… et de toute manière ils avaient un Anomalocaride de 15 mètres à gérer, alors bon, ils ne pouvaient rien pour moi sous peine de finir broyés par le prédateur Cambrien. La dernière partie de mon plan tombait finalement à l’eau (littéralement). Quelle plaie ! Pourquoi ce n’est jamais un banc de hareng qui sort hein ? Même préhistorique ! En plus normalement c’est jamais si grand, les Anomalocarides !

Attendez voir… C’est VRAIMENT jamais si grand les Anomalocarides ! Les faunes cambriennes ne dépassaient que rarement le mètre de long ! Sauf… sauf l’espèce Tamisiocaris. Mais bien sûr ! Les Tamisiocaris étaient des gentils géants mangeurs de plancton ! C’est comme pour les requins, les plus gros sont pas forcément les plus méchants…

Il y avait encore une chance. Vite, il me fallait contacter mental le Lieutenant.

« Jenkins ! Oubliez la bestiole et venez me sortir de là ! Elle vous fera rien, elle est inoffensive !

– Quoi ? Tu es sûr ? Ça à pas l’air sympa …

– BORDEL OUI JE SUIS SUR ! Mais je vais pas tenir longtemps sans respirer !

– J’arrive tout de suite.  »

Allez Lieutenant, vous pouvez le faire. Je n’ai plus qu’à vous attendre…

Remarquez, dans le contexte, c’était facile à dire, mais pas forcément à faire. Je manquais déjà d’air et peinais à garder les yeux ouverts sous l’eau. Le sel, les débris, le courant, la douleur, les éclairs, tout m’en empêchait. Les … éclairs … ?

On y arrivait, Gradstein avait finalement perdu le contrôle de la Force Polaris. Des grandes zébrures lumineuses bleues sombres s’étaient misent à parcourir les flots de la pièce. Dans la pagaille générale et mes réflexions paléontologiques, je n’y avais pas prêté attention. Ce n’était pas de l’électricité (fort heureusement pour tout le monde), mais plutôt une sorte d’énergie plus froide, plus lente. Je discernais vaguement le docteur qui se débattait frénétiquement, comme assailli par un ennemi imaginaire, les mains crispées sur ces tempes.  Le son déformé de sa voix parvenait jusqu’à moi : il hurlait à plein poumons.

On allait prendre le contrecoup de sa perte de contrôle de la Force Polaris d’une secondes à l’autre. Impuissant, je décidai de me coller tant bien que mal contre le sol, sous l’eau et de crier dans mon canal mental pour avertir Jenkins. Je n’eus le temps que de prononcer quelques mots.

« JENKINS ! POLARIS !!!!!!!  »

L’eau environnante sembla soudain se figer, et tout à coup, les flots furent plaqués au plafond de la pièce, comme une énorme bille de mercure comprimée contre la paroi au dessus de nous. Les poches d’air piégées ça et là furent instantanément chassées au sol, et je me retrouvais miraculeusement hors de l’eau. Mes poumons se remplirent aussitôt avec plaisir d’oxygène salvateur. Chance insolente, pour le coup.

Mais il ne fallait pas parler trop vite. Aussi rapidement qu’elle s’en était allée au plafond, l’eau revint se plaquer sur le sol. Je fus immédiatement pris dans le torrent, et une pression terrible m’incrusta dans le sol. Mes côtes me firent souffrir le martyr et c’est tout mon corps qui se tordit finalement de douleur sous la pression, alors qu’une force invisible comprimait l’eau contre le plancher. J’étais complètement bloqué, je ne pouvais plus bouger ne serait-ce qu’un doigt.

L’eau se « décontracta » finalement au bout de quelques secondes seulement, qui me parurent incroyablement longues et douloureuses, me laissant meurtri et ensanglanté. Mais ce n’était pas la fin du phénomène – après avoir exploré le plafond et le sol, les flots de la pièce décidèrent d’aller voir la verrière de plus près.

Ni Gradstein ni moi ne pouvions lutter contre la force du courant latéral générée par la force Polaris. Nous fûmes happés à travers la vitre, droit dans la cavité de faille. Mais une fois la verrière passée, quelque chose me saisit la cheville au vol, et me précipita contre la paroi de la grotte. Zaiten et Jenkins s’étaient attachés solidement à la pierre en utilisant ce qui semblait être des pointes de harpons, tenues par des câbles à leurs ceintures. J’eus à peine le temps de comprendre ce qui m’arrivait que Jenkins m’avait plaqué contre son torse et m’avait collé un petit respirateur d’appoint dans la bouche. Bien joué Lieutenant.

Pour le coup, même si la situation était loin d’être gérée, j’ai eu l’impression d’être dans l’endroit le plus sécurisant de la planète, dans les bras de Jenkins. Mes yeux se mirent à pleurer d’un mélange confus de soulagement et de douleur – l’étreinte solide de Jenkins appuyait sur mes côtes cassées, et la pression et le stress de la situation semblèrent retomber un peu. J’inclus immédiatement Zaiten dans la communication.

« Putain merci les gars je vous en dois une belle, lançai-je reconnaissant.

– Vous nous remercierez lorsque nous seront tirés d’affaire, Mayr me répondit le commandant. Jenkins prétend que le monstre n’est pas dangereux, vous confirmez ?

– Oui commandant. Les Tamisiocaris sont suspensivores planctophages et…

– Très bien Mayr, m’interrompit-il. Le reste, présentement, je m’en tamponne. L’objectif reste Gradstein. »

Exact. Il y avait peu de chance que le Docteur ait succombé à la déflagration incontrôlée de la Force Polaris, vu qu’il respirait sous l’eau. Mais je ne parvenais pas à l’apercevoir – avait-il fini dans la faille ? Sans masque de plongée, je ne discernais que de vagues formes dans l’eau sombre et salée de la grotte. La silhouette géante mais néanmoins gracieuse du Tamisiocaris semblait flotter au milieu, nageant à la manière des calamars.

Ce fut Jenkins qui repéra Gradstein le premier. De quelques signes de la main, il nous indiqua une direction. Je parvins à peine à distinguer la forme de son corps, mais les deux hybrides semblèrent sûr de leur coup.

« Il ne bouge plus… vous croyez qu’il a crevé ? interrogea mentalement Jenkins »

Mais bien malheureusement pour nous, ce fut la voix du Docteur qui nous répondit à tous les trois, directement dans nos têtes.

« Non, je ne suis pas mort, Lieutenant, mais mon corps n’a pas supporté la décharge Polaris. J’ai simplement besoin de reprendre mes esprits. »

Nous restâmes silencieux quelques secondes, déconcertés par l’intervention de notre ennemi.

« Logiquement, cette cavité a une sortie, sinon nous n’aurions pas trouvé de Dunkleosteus à l’extérieur. Je vais donc m’en aller, maintenant que Mayr a exercé son pouvoir sur moi. »

Zaiten se mit aussitôt a signer, alors même que Gradstein continuait son monologue.

« Mayr, vos capsules de plancton toxique. Lancez-les.

– Ne tentez rien de stupide et je vous épargnerai tous les trois, poursuivit Gradstein. Dans le cas contraire, je vous abattrai sans sommation. Je sais que la créature est inoffensive, j’ai entendu le spécialiste le dire. »

Le commandant prenait un pari risqué pour le coup. Si Gradstein pouvait entendre nos conversations, il pouvait aussi bien sonder nos esprits et y lire les directives de Zaiten. D’un autre coté, il n’était certainement pas en état d’en faire beaucoup non plus. Je restai figé par l’appréhension.

« Mayr, faites-le, maintenant. C’est un ordre. signa le commandant de plus belle »

J’obtempérai. La fatigue, la douleur, la peur, me poussèrent à ne pas réfléchir plus en avant. Je n’étais plus en état de me poser des questions existentielles (et je l’avais assez fait), et de toute façon, je n’allais pas pouvoir exercer mon pouvoir sur autant de surface pour que les dinoflagellés l’empoisonne. Je me saisis d’une de mes capsule, et la lançai de toutes mes forces dans la direction indiquée par Jenkins.

Trop court. Je n’avais pas assez de force pour atteindre Gradstein. Le nuage de plancton se répandit dans la cavité, mais pas assez centré sur notre ennemi, qui se trouvait simplement en périphérie. Il allait me falloir des heures pour que les toxines l’atteignent. Je ne pouvais pas fournir un tel effort.

Mais le commandant avait un sourire dessiné sur le visage. Jenkins avait l’air aussi perplexe que moi et interrogea le commandant d’un signe de main. Ce dernier répondit de manière énigmatique.

« J’applique les cours de bestioles à la lettre. »

Les cours de bestioles ? Zaiten désigna alors la créature de son gros doigt ganté.

« Regardez, ajouta-t-il »

Le Tamisiocaris avait l’air excité, il nageait rapidement, en cercle. Soudain, il déploya ses deux grandes antennes en forme de queue de crevettes et en hérissa chaque petite dent longiligne. Avec force, il se mit a battre le nuage de ses appendices, ses longues dents effilées traversant le nuage, captant le précieux plancton au passage. Plancton dont été recouvert Gradstein, ma pommade ayant été activée. Le Tamisiocaris était un mangeur de plancton… Zaiten m’avait fait servir le repas du monstre.

Gradstein ne comprit malheureusement que trop tard ce qui lui arrivait dessus. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, le Docteur se retrouva tailladé par les antennes du monstres. La créature fendait le nuage de planton de part en part pour en extraire la substance nutritive. Gradstein essaya de s’enfuir mais en vain, la cadence des antennes le ramenant inlassablement vers elles. Le Tamisiocaris faisait en sorte que rien ne s’échappe, et considérait manifestement le docteur en-pommadé comme du plancton. Belle ironie. Son seul espoir de fuite lui avait finalement coûté la vie. Sous les chocs, ses mouvements se firent de plus en plus erratiques, pour finalement s’arrêter totalement.

Le vert de mes capsules laissa place à un nuage rouge sang, et se fut la fin du Docteur Gradstein.

La créature se désintéressa du nuage quelques instants seulement après, mais j’eus encore cette impression désagréable que la scène avait durée des heures. Lorsqu’il eut fini son œuvre, le Tamisiocaris se contenta de tourner les talons et de repasser à travers la faille, disparaissant comme il était apparut.

Un calme étrange tomba sur la cavité, mais la scène était cataclysmique. Des débris en tout genre flottaient de partout, au milieux des couleurs fantomatiques de la faille, entremêlées au vert et rouge du sang mêlé au plancton. Jenkins me lâcha, et s’en alla chercher le corps du Docteur, nageant avec précaution.

Le commandant me signifia de prendre contact avec les autres, et je m’exécutais sur le champ. Je fus soulager de détecter la signature mentale de tous mes compagnons, Sernea comprise.

« Roy ? Roy tu es là ?

– Tu ap-p-ppelles dans ma tête… comment v-v-veux-tu que je sois ailleurs ? »

Il allait visiblement pas trop mal, compte tenu de son ton sarcastique.

« Gradstein est mort. La mission est terminée.

– Ben, c’est p-p-p-pas trop tôt. Tout le monde va bien, ici. Mallone à réussi à assommer Sernea. Elle est encore… d-d-d-dans la station. Heureusement q-q-q-qu’il y a assez d’oxygène ici… on est pas mort noyé… du coup, mais je suis vraiment mal en point.  »

Je relayai les informations au commandant, qui me répondit en me désignant du doigt un petit SAS individuel, plus haut. Celui qu’ils avaient emprunté pour descendre. Je hochai la tête en signe d’approbation, et nous nous dirigeâmes tous les trois vers la station, Jenkins portant le corps du Docteur.

« C-c-c-comment vont les tiens ?

– Ça va. Je crois que Tourkarht a pris une belle châtaigne, mais Jenkins et le commandant sont fidèles à eux-mêmes ».

Une fois entré, le Lieutenant déposa le corps de Samuel sur le sol. Je fus surpris de constater qu’il n’était pas encore mort, mais il ne lui restait plus longtemps à vivre. Il était lacéré de toute part, comme si les milliers de dents fines l’avait curé de toute sa substance nutritive. Les plaies étais bien trop nombreuses pour qu’on puisse faire quoique ce soit.

Je m’agenouillai auprès de lui ; il avait encore son couteau de plongé à la main. Il tremblait de douleur, mais sa volonté anéantie ne lui permettait plus de faire appel à la force Polaris. D’un geste compatissant, je lui pris la main. Agonisant, il me serra le bras en retour.

Et, devant mes yeux ébahis, il me regarda droit dans les yeux, et dans un sursaut de force de son autre main, m’entailla l’avant-bras de son couteau de plongé, avant de rendre son dernier souffle. Le choc étouffa la douleur de la plaie.

Impensable. Depuis le début, il aurait pu me tuer ? Il ne subissait pas le blocage mental des hybrides ? Comment était-ce possible ? La Force Polaris ? Le fait d’être lui-même un élu de l’Océan lui permettait-il de juger ses congénères ? Comment ? Le blocage que je suscitais était-il moins « fort » que celui des prêtres ?

Mais devant le flot de questions qui se bousculaient dans mon crâne, de nouvelles, bien plus amères, firent surface. S’il pouvait me blesser … il aurait pu me contraindre à lui livrer mon élixir. Il aurait pu me violenter, me torturer même, me pousser à lui donner ma putain de pommade au plancton par tous les moyens ! Il en avait tellement, de moyens !

Mais il ne l’avait pas fait. Il avait délibérément choisi de ne pas le faire. Indubitablement. Malgré la pression de l’enfermement, malgré la lente asphyxie du poisson qu’il était dans ce bassin trop étroit, se noyant de ne plus pouvoir nager. Pourquoi ? POURQUOI DIABLE ?

J’en restai abasourdi.

Je ne sais pas combien de temps je suis resté la, à regarder son corps, m’interrogeant sur les raisons de son acte. Ce corps qui n’était plus l’adversaire dont j’avais finalement – et par un coup du sort – triomphé, mais le camarade avec lequel j’avais partagé mon quotidien et d’innombrables bouteilles de bières grises.

Ce fut la main de Zaiten, sur mon épaule, qui me tira de mon apathie. Un Zaiten détruit, boitant, qui me contemplait d’un regard fatigué, plein de lassitude. Une expression familière, qui m’avait accompagné pendant ces dernières heures à travers les coursives infernales cette maudite station. Le regard de Mallone devant le massacre de son unité. Le regard de Roy, traînant son corps brisé à travers mes plans voués à l’échec. Le regard de Jenkins, meurtri par la trahison d’un de ces amis. Le regard de Sernea, prête à faire son devoir. Le regard de Samuel, tout du long.

La réponse à ma question s’imposa alors d’elle même. Cette réponse, que j’avais entendu ce qui semblait des siècles auparavant, dans ce bar emblématique de la cité du Trident.

« Parce que, mon cher Etan, les Océans ont les mêmes passions que les gouttes d’eau  »

J’attrapai la main de Zaiten pour me relever, et nous quittâmes la pièce, lui appuyé sur mon épaule, et moi titubant sous le poids de son corps et de mes idées noires. Je ne savais pas vraiment pourquoi ces mots m’étaient revenu, mais ils décrivaient  parfaitement la situation. Si Samuel Gradstein m’avait épargné, tout ce temps, c’était parce que, par dessus tout, Soleil noir ou Culte du Trident, les gouttes d’eau ont les mêmes passions que les Océans. 

>>> Noyer le poisson, FIN.

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