Noyer le poisson [34]

ATTENTION : L’épisode qui suit dévoile des éléments clés de l’intrigue. Je vous encourage vivement à lire les épisodes précédents si vous ne l’avez pas déjà fait avant de commencer à lire celui-ci.

Bonne lecture

Pelagos

J’étais dos au mur, ou plutôt, Gradstein m’y avait encastré la tête. Les membres de mon équipe étaient à deux doigts de tous y passer, et j’étais leur dernière chance. Mais je n’y arrivais pas. Je ne pouvais pas me résoudre à tirer. C’était au dessus de mes forces. J’avais rangé mon arme, nonchalamment. Il ne pouvait pas me faire de mal, blocage d’hybride oblige. Je ne pouvais rien lui faire, à cause de mon manque de sang-froid et mes états d’âmes. Situation de merde.

« Je n’arrive pas à croire que le Docteur Gradstein que je connais soit en train de mettre en péril la vie de dizaines de personnes rien que pour me pousser à sauver la sienne, lui ai-je lancé sans conviction. »

Il s’était à nouveau assis contre les caisses du hangar, tout fraichement chamboulées par son vortex destructeur. Il accusait le coup, ou en tout cas il semblait avoir du mal à rester debout. Sa blessure peut être ?

« C’est votre décision, Etan. Ce que je demande c’est uniquement un peu de votre pommade. Avec ça je pourrai partir d’ici et…

– Pour allez où ? On est au milieu de nulle part !

– Cela ne vous regarde absolument pas, et arrêtez de me couper la parole. »

Il soupira profondément. Je percutais enfin – il luttait pour garder le contrôle, malgré ses blessures et … et son confinement. Je n’avais toujours pas ouvert les portes, et psychologiquement parlant, il restait captif. Doublement captif même, si je puis dire. Par les portes du hangar verrouillées, et par le manque d’oxygène des alentours de la station… Et sans les diadèmes du Culte, bien connus pour contenir la Force Polaris, il avait besoin de grands efforts de volonté pour calmer la Force en lui…

« Mais toutefois, reprit-il, dans l’hypothèse où vous consentiriez à mettre de coté une seconde votre jugement sur ma prétendue allégeance, je peux vous garantir que je ne ferai de mal à personne si vous me laissiez m’enfuir. Je ne tiens pas à exécuter qui que ce soit. »

Mon regard croisa celui de Mallone. Allongé sur le sol, il convulsait, luttant de toutes ses forces contre son corps qui lui échappait. La Force Polaris était bien trop forte. Ses jambes, tremblantes, le poussaient malgré lui vers le SAS. Son regard n’était pas accusateur, simplement accablé. Je détournais les yeux.

Je devais trouver quelque chose. Il devait y avoir une faille dans son … une f… ? Mais bien sur, putain ! Je m’empressais de déverrouiller les portes d’un air faussement résigné – impossible de savoir si j’avais l’air convainquant.

« Bien. C’est un bon début, me souffla Gradstein. Maintenant vous dev… Hey ! Mais qu’est ce que ?  »

Et sans demander mon reste, je m’élançai vers la porte intérieure, aussi rapidement que mes jambes pouvaient encore le permettre.

La Faille. La putain de Faille. Ah ! Vous vouliez faire appel à l’Ocean, Docteur, et bien il y en à justement un endormi ici. Et un Océan incroyablement plus fort et plus ancien que le votre.

« Putain… Etan… tu te mets à parler comme Zaiten, avec t-t-ton accent à la con sur le mot docteur.

-Roy ?

Sa voix, même dans ma tête, était haletante, et il buttait sur certaines lettres, bégayant. Le simple fait de parler lui demandait beaucoup d’effort, sous l’emprise de la force Polaris.

« Non, c’est le grand M-m-maitre Daevon, imbécile, me répondit-il d’un ton agacé. Tu n’as pas … coupé le lien psychique. J’entends tes pensées depuis… depuis tout à l’heure. On s’en contre fout de t-t-ton histoire de faille. Mets-lui une balle dans la tête.

-Je peux pas, Roy. J’ai essayé, mais je peux pas. Je n’en suis pas capable.

-Mais c’était ton plan, Etan, merde… Il ne peut rien te faire, tu ne risques rien, tu dois juste l’empêcher de nuire.

-Je le sais bien.

-Et je vais crever si tu le fais pas.

-Merci de me culpabiliser, je ne me sens pas assez mal comme ça de pas pouvoir vous tirer de là.

-Tout le… plaisir … est pour moi.

Il convulsa. Je ne sais pas comment vous le décrire mais je le ressentis à travers notre lien mental. C’était déjà insoutenable pour moi, je n’osais imaginer ce que cela devait être pour lui.

« Tu m-m-mettras ça sur le rapport de mission, ok ? Tout le p-p-plaisir était pour lui, Docteur.

-Ahhh arrête ça. J’ai un plan, je vais…

– tes plans sont f-f-foireux, Etan. C’est ton plan qui nous a déjà conduit à cette situation d-d-d-de merde… Prends ton flingue et… tire, bordel.

Il marque un pause. La sensation de convulsion revint. Je ne pus réprimer un haut-le-cœur.

« Et au passage, Gradstein te suis. Mais il n’a pas l’air pressé.

-Parfait. Tiens bon Roy.  »

Je courrais à travers les couloirs de la station. Je passai le carrefour maculé de sang, le funeste endroit où tant de mes camarades du GSI avaient trouvé la mort. Puis la coursive cramée par les grenades du Lieutenant Jenkins. J’y étais presque. Il y avait encore quelques Euryptères, grouillants, se précipitant vers l’océan. Sans réfléchir, je pénétrai dans la salle marécageuse, où la verrière donnait sur la faille.

Et je fus stoppé net par la vision qui se trouvait devant moi. De l’autre coté de la pièce, à l’endroit même où nous contemplions, quelques instants plus tôt, l’étrange phénomène de l’autre coté de la vitre, se tenait un des techno-hybrides hégémoniens survivants, une des aberrations emmenées ici par les patriarches. Il avait l’air touché – une grande plaie lui traversait le torse, mais pas mortellement. Jenkins avait du le manquer, et il avait déserté la zone d’embuscade ? J’avais complètement oublié leurs présences, à ces hégémoniens – et le fait qu’il en restait parmi nous, de ces techno-hybrides monstrueux.

Il me dévisageait d’un air torve. Sa démarche était loin d’être aussi féroce et menaçante que lors de notre dernière entrevue. Il s’avança, sans prendre en compte ma présence, les bras le long du corps. Il paraissait ailleurs – comme sonné, absent.

Je levai mon arme. Il contempla le canon, le regard éteint.

Je me rappelle m’être demandé si une seule balle dans la tête d’un techno hybride suffisait. Il n’était pas agressif. Ma main trembla d’hésitation. Non…

Non pas encore ça, pitié.. J’étais une lopette à ce point ? Allais-je au moins réussir à abattre quelqu’un dans cette putain de station ? Même pas un techno-hybride ? C’est même pas un être humain un techno-hybride ! Oh et puis merde, je ne sais pas tuer les gens de sang froid, bon voila, et maintenant quoi ?

Maintenant, justement, le techno hybride en question continuait de s’avancer vers moi, lentement, pendant que je fulminais intérieurement contre moi-même, comme s’il était hypnotisé par l’endroit dans lequel il se trouvait. Le déclic se fit de plus belle. Les idées affluèrent. J’avais compris comment j’allais pouvoir régler la situation. Mon esprit réagit immédiatement et s’en alla chercher ma cible. Le Lieutenant Jenkins.

« Lieutenant ?

« Mayr ? Espèce de petit con tu sort de ma tête immédiatement !

Jenkins rugissait intérieurement; son dégout de ma présence dans sa tête était tout ce qu’il y avait de plus sincère. Il avait l’air bien moins affecté par le pouvoir du Docteur Gradstein que Roy ou Mallone.

« Non Lieutenant, j’ai besoin de vous, et je resterai là le temps nécessaire.

– Je suis pas super dispo là, il se passe des trucs complètement dingues dans cette station de mes couilles, et ça commence à me brouter les branchies sévères.

-Je sais, et c’est à cause de moi. »

Mes mots résonnèrent dans son esprit, qui tachait de les remettre dans leur contexte – sans jamais considérer que je pouvais réellement y être pour quelque chose. Il explicita ses pérégrinations mentales de manière plutôt pertinente.

« Ok, qu’est ce que tu chouines de culpabilité encore ? Explique-toi, mais grouille-toi, j’ai l’impression que mes jambes et mon cou se prennent ensemble pour se barrer.

– en bref, Gradstein, pouvoir Polaris, et je peux pas le tuer. Les autres vont bien ?

– Tourkt pête un plomb, mais Zaiten à l’air de mieux tenir que moi.

-Vous pouvez bouger de là où vous êtes ?

-Possible, ouais. Mes jambes refusent de me porter dans une autre direction que la coursive, mais je peux encore me contenir. Par contre je laisse le gros là où il est – trop encombrant.

-Alors vous allez prendre Zaiten, et vous rendre dans la salle de la faille, mettez-y-le paquet, tout ce que vous avez de concentration et de volonté. Si ma théorie est bonne, l’effet Polaris qui vous affecte s’arrêtera dans cette salle – techniquement, vous êtes dans l’océan. »

Je regardais le techo-hybride devant moi. Non, il ne semblait pas se précipiter dehors. Il attendait autre chose. Cela confirmait ma théorie. C’est la voix de Roy qui me répondit à la place du lieutenant.

« C’est vraiment un p-p-p-plan inutile. Ils ne p-p-p-euvent pas tir-r-rer sur Gradstein.

-Rho putain, t’es encore en vie, toi ?, lui répondit le lieutenant

-Plus p-p-pour longtemps si Mayr n’arrête pas ses conneries et …. et ne tue pas Gradstein im-m-médiatement.

– Alors c’était Gradstein la taupe ? questionna Jenkins. Ah. J’aurais préféré que ce soit Mallone. Il est bien plus chiant. Et pourquoi tu le buttes pas, Mayr ?

La réponse s’imposa d’elle même.

« Oh. Je vois. Ok.  C’est quoi le plan alors ? On va te couvrir, Mayr. »

Encore une fois, Jenkins choisit de ne pas m’enfoncer. Son esprit essayait tant bien que mal de dissimuler son malaise face à mon « état de faiblesse », selon lui. Légèrement condescendant, mais je lui en fus reconnaissant sur le moment. Jenkins, c’était vraiment un brave type.

« Roy, personne ne peut butter Gradstein ici, oui, personne, de chez nous ! Mais pas les hégémoniens. Je vais faire en sorte qu’il obtempère.

– A-a-attends. Ton nouveau super p-p-p-plan, c’est de parlementer avec un techno-hybride. G-g-génial.

– Il a raison, Mayr, ça à l’air merdique, vu d’ici. Attends, tu peux inclure le Commandant dans la conversation, il me demande. »

Je m’exécutai, sans quitter le techno-hybride des yeux. Je levai les paumes en signe de non-violence. Il grogna. La présence mentale de Zaiten se manifesta dans ma tête.

Comme l’avait sous-entendu Jenkins, lui aussi semblait moins affecté par la Force Polaris que mes camarades du hangar. La proximité peut être ? Les blessures ? Cela n’avait que peu d’importance, à la réflexion.

« Mayr, on va suivre votre plan, me signifia le Commandant d’une voix qui se voulait autoritaire, probablement à l’intention des deux autres. On arrive à progresser vers vous. Difficilement, mais surement. Mais après ?

– Après, on lance le techno-hybride sur Gradstein. Et vous, vous allez me donner un coup de main.

Comment.

Zaiten ne posait pas de question. Il enregistrait les instructions. Je réalisais que c’était probablement le plan de la dernière chance, et instinctivement, le commandant me le faisait sentir. On prend nos ordres et on tente le tout pour le tout.

« En détruisant la vitre. Si ma théorie est bonne, Gradstein ne va pas réussir à surmonter le choc et …

– et il va laisser s’échapper la Force Polaris. Et nous, on vous maintient en vie. Très bien.

– Compris, répondit aussitôt Jenkins.

– On arrive le plus vite possible. Vous, essayez de gérer le techno-hybride.

– P-p-pardon de vous interrompre mess-ssieurs, mais vous avez p-p-peu de temps. Sernea va y passer, coupa Roy.  »

Il prit une longue inspiration avant de reprendre.

« Elle entre dans le SAS, et soyons clair elle n’a pas la capacité de respirer sous l’eau comme nous.  »

Par réflexe, j’accédais à l’image mentale qu’il avait de la scène. La jeune femme se tenait effectivement face au sas, cherchant frénétiquement à en ouvrir l’accès. Mallone était juste derrière elle. Ce n’était pas un problème.

« Le SAS est verrouillé, Roy.

– Nnn-oon. Je vais moi même le d-d-déverouiller dans peu de temps. Je ne peux pas m’en empêcher.  »

Il y eut un long silence, comme pour souligner l’aspect tragique de la situation. On avait pas le temps.

« On s’en tient au plan. Roy, entre dans le SAS avec elle et utilise un respirateur d’appoint pour la maintenir en vie jusqu’à ce qu’on règle la situation. Combien de temps on a ?

– environ dix minutes, à partir du moment où ils seront à l’eau, me répondit Jenkins.  »

Dix minutes. C’est parti. Je coupai court à la conversation -j’allais avoir besoin de toutes mes facultés psychiques si les choses tournaient mal, et je me dirigeai vers le Techno-hybride d’un pas décidé.

« Je n’ai pas d’intensions hostiles. J’ai besoin de vous pour arrêter ce cauchemar dans lequel nous sommes tous empêtrés. Vous comprenez ce que je vous dis ? »

Il hocha la tête d’un air attentif. Ses yeux restaient pourtant dans le flou. Je pénétrai dans sa tête sans plus attendre.

De toute ma vie, je n’ai jamais rien vécu de plus répugnant. L’esprit de la créature était brisé, perverti, confus, en constante contradiction. Ils avaient annihilé sa personnalité, son identité, et sous l’effet de ce conditionnement abject, les zones d’ombres de son esprit refaisaient surface. Violence, brutalité, désarroi. Un mélange des plus mordants pour une bête des plus dangereuses.

Mais le plus triste, c’est qu’il restait quelque chose, tapi au fond de cet abime de monstruosité. Une petit étincelle de vie. Quelques souvenirs passés, gardés précieusement au plus profond, préservés. Des visages – peut êtres des proches ? Des moments de joie, des moments de douceurs. Des instants impérissables, gravés dans le marbre sur les murs de cette prison mentale dans laquelle il était enfermé.

Je mis du temps avant de pouvoir m’y acclimater. Bien peu de temps, si vous voulez mon avis, compte tenu du choc que le contact avec son esprit m’infligeait. Mais petit à petit, il me laissait faire, m’autorisant à progresser plus en avant, me montrant le chemin. Ma présence, dans son esprit, le réconfortait. Au fur et à mesure que j’oubliais le monstre, en accédant à sa part humaine, elle semblait se rappeler à lui.

Un ordre, non, une demande, simple. Je n’avais pas assez de force pour le contraindre. Mais il n’avait pas assez de force pour me résister. Je lançai mes instructions, directement dans sa tête.

 » Aide-moi à maitriser notre ennemi ».

Il me répondit d’un signe de tête. Il collaborait. Réticent, je m’avançai vers lui, me positionnant face à la porte, me retrouvant cote à cote avec le monstre. Je braquai mon arme en attendant qu’elle s’ouvre. Gradstein allait arriver d’une minute à l’autre, pour la confrontation finale. Allez Jenkins, dépêchez-vous.

La stratégie de la dernière chance. Encore un plan foireux, aurait dit Roy s’il était encore dans ma tête.

Allez, c’est parti.

>>>> A suivre, suite et fin au prochain épisode.

 

 

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